Souvenirs de l'Avenir

Avant la construction de la cité Résistance, le quartier Chave, constitué de bicoques de fortune, était peuplé d'émigrés espagnols.

L'importance du football

Dimanche 21 octobre 1956. Dans un stade de Colombes archi-comble, Joseph Tellechéa, entré à la 32e minute
du match, frappe des 18 mètres.
Face à lui se dresse un jeune gardien, champion olympique et promis à une carrière légendaire dans la sélection soviétique : Lev Yashin. Jo ne tremble pas et ouvre le score d'une frappe du droit. 1 à 0 pour l'équipe de France face à l'URSS. Au même moment, dans un quartier oublié de Drancy, couvrant le poste de radio, une clameur de joie se fait entendre : le gars du coin vient de marquer. Et chez les ouvriers espagnols, on ne plaisante pas avec le football.

L'arrivée des Espagnols

30 ans plus tôt, au début des années 20, à l'emplacement où se dressera au milieu des années 60 la cité Résistance, un étonnant quartier prend forme. Il est situé entre les rues Saint-Stenay et de Saint-Quentin, la cité Georges et ce qui deviendra la route de Stalingrad.
Alors qu'à Drancy la vente des terres agricoles se poursuit en lotissements, ici, on loue une parcelle pour y
construire sa maison. Le propriétaire des sols, Monsieur Laurent, a confié à un gérant la gestion des loyers, le fameux Monsieur Chave qui donnera son nom au quartier.
L'industrie étant en pleine expansion dans ce Nord-Est parisien qui se construit à grande vitesse, le manque
de main-d’œuvre se fait cruellement sentir au sortir de la Grande guerre.
Les campagnes espagnoles, où règne une cruelle pauvreté, en fourniront une grande partie. Les ouvriers qui s'installent à Drancy ont une particularité : la plupart viennent de la région ibérique la plus pauvre, l’Estrémadure.

Ils construisent donc leur maison de fortune, pièce par pièce, avec des matériaux disparates comme le parpaing de mâchefer ou le carton bitumé. Les deux ruelles, privées, sont en terre et un seul point d'eau alimente le quartier.

Bidonvilles 

En 1964, rien n'aura changé. C'est ce que l'on appelle un bidonville. Mais n'allons pas imaginer un lieu désespéré. On y cultive en effet son jardin ouvrier, là où seront construites la cité Gagarine et l'entreprise Bière 33. On y guinche également, juste un peu plus loin sur la rue de Stalingrad, dans l'un des deux dancing : Le bon coin et Le bal des Fauvettes. Ce dernier fermera ses portes dans les années 50. Et il y a le cinéma. Ou plutôt les cinémas puisqu'il y en a deux aux Quatre routes de La Courneuve, le Royal et le Mondial. Et que serait la vie sans un café ? Celui du quartier donne lui aussi sur Stalingrad. C'est chez Monsieur Georges, un incontournable. C'est son robinet extérieur qui fournit les 200 à 300 habitants, dont les trois quarts sont espagnols. Il faut juste lui payer un forfait en fin de mois. Sa petite entreprise est florissante : il fait construire à la fin des années 30, juste en bordure du quartier, 17 maisons mitoyennes de 35 à 40 m2 sur un seul étage. La moitié d'entre elles sont encore debout Cité Saint-Georges. D'où vient le "Saint" ? Allez savoir ! Il y a aussi l'épicerie, tenue par M. Cuesta, un espagnol.
Mais surtout, il y a le foot. On joue d'abord au Deportivo  espagnol à Saint-Denis, un club géré par les nationalistes phalangistes. Après-guerre, les choses changent avec la naissance du Club olympique courneuvien. C'est là que tout le quartier tâtera du ballon rond. Sauf lorsque l'on joue sur les chemins de terre. Mais là, il faut affronter les sept frères Tellechéa.

Pour en savoir plus

Le quartier nègre, histoire social d'un quartier d'ouvriers espagnols depuis 1924. Par Pierre Barron
Mémoire de DEA de Sociologie.
Sept 1998. Disponible au service des Archives municipales