Du rififi à Drancy

Quatre maires en 18 mois : entre 1934 et 1936, la politique drancéenne ne fut pas un long fleuve tranquille

L’anecdote aurait pu être oubliée. Elle n’a pas fait la Une des journaux et il n’en reste aucune trace dans les registres des conseils municipaux de Drancy. Pourtant, il existe une photo et un compte-rendu de procès-verbal qui attestent que le conseil du 16 mars 1934 s’est bien terminé en pugilat.

Un contexte troublé

Avant d’aller plus avant, rappelons-nous du contexte historique : dans les années 30, la politique était particulièrement tourmentée. Début 1934, nous sommes encore dans les conséquences de la grande dépression de 1929, 6 gouvernements se sont succédés en France depuis mai 1932 et l’affaire Stavisky, qui vient d’éclater, provoque la manifestation antiparlementaire d’extrême-droite, le 6 février 1934, qui fera au moins 15 morts. Le second gouvernement Daladier, du parti radical de gauche, tombera le lendemain. À gauche, la situation n’est guère plus sereine. Depuis le Congrès de Tours, les communistes et les socialistes de la Section française de l’Internationale Ouvrière (SFIO) n’en finissent plus de se séparer. "Bourgeois" et "Bolcheviks" s’invectivent gaillardement. Il faudra attendre 1936 pour que le Front populaire arrive au pouvoir.

Le décor n’est pas en reste : toutes ces querelles sont mises en scène et orchestrées par une presse d’opinion dont, aujourd’hui, on n’imagine plus la violence. Concurrencée par un nouveau média qui s’implante, la radio, et perturbée par les nouvelles idéologies qui emportent l’Europe, elle se radicalise et se plaît à souffler sur les braises.

Les maires se succèdent

Revenons à Drancy. Le 18 janvier 1934, Eugène Duchanel, maire socialiste de la ville depuis 1919, démissionne après être entré en conflit avec la section locale de son parti. Un mois plus tard, le 23 février, à la faveur d’une élection municipale partielle, quatre nouveaux conseillers communistes sont élus : Gaston Roulaud, Jean-Louis Berrar, Armand Guy et Edward Deleuze. Le 9 mars, à la suite d’un vote durant le conseil, Paul Emboulas, 1er adjoint de Duchanel depuis 1919, est élu maire. Mais à la suite de l’élection des quatre nouveaux conseillers, sa situation est intenable. Il démissionne donc une semaine plus tard, le 16 mars. C’est alors Paul Chirol, un conseiller de l’aile gauche de la SFIO, qui devient maire. Mais à cette occasion, des incidents éclatent dans la salle du conseil. Ils sont relatés par un huissier, en suivant les allégations de Paul Emboulas.

Vers 21 h 45, M. Guy, conseiller municipal, sans aucune provocation, s’est permis de lancer son sous-main à la figure de M. Emboulas. Quelques minutes après, au moment où le dépouillement des bulletins de vote, qui venaient d’être recueillis par le garde appariteur Fagot, allait s’effectuer, le même conseiller municipal Guy, en prononçant les mots, "et puis m..., en voilà assez" est monté sur la table où siégeaient le président et la Municipalité, a lancé des coups de pied dans le matériel qui se trouvait sur la table, ce qui a déchaîné, dans la foule, un tumulte indescriptible. Une bagarre a commencé et tous les meubles garnissant la salle des délibérations, ont été renversés et en partie brisés

L’élection du 16 mars est alors annulée. Qu’à cela ne tienne, on remet cela la semaine suivante. Le 26 mars, Paul Chirol est à nouveau élu. Pour une année puisque des élections sont organisées en mai 1935 et, cette fois, c’est le communiste Jean-Louis Berrar, à la santé fragile, qui devient maire dès le 1er tour. En 18 mois, les Drancéens ont connu quatre maires différents, dont l’un élu deux fois ! La dispute entre les deux formations de gauche ne s’arrêtera pas là puisqu’au début 1936 éclatera l’affaire dite des Gladiateurs. Les communistes arrivés aux commandes de Drancy révèlent en effet que plus d’une centaine de Nord-Africains auraient été inscrits sur la liste des bénéficiaires du chômage, établie par la municipalité. Ils auraient en fait été chargés de porter la contradiction lors des meetings durant la campagne municipale et, à l’occasion, de faire le coup de poing.

 

La presse s’en mêle

Toute la presse en fera ses choux gras, d’autant plus que le livre contenant les inscriptions et leurs justificatifs entre les mois d’octobre 1934 et 1935 a mystérieusement disparu. Le Petit Parisien, journal de droite qui virera à l’extrême-droite peu de temps après, titre sur "Les escroqueries de Drancy". La Liberté, également journal de droite, sur "Les élus communistes ne sont pas bien qualifiés pour jouer les professeurs de vertus" ; le Journal de Saint-Denis se délectera des "Manoeuvres tortueuses des bolchevistes responsables". Les socialistes accuseront les communistes de mentir et d’avoir fait la même chose. L’Humanité, sans surprise, passera à l’attaque en racontant "Le scandale Chirol à Drancy" et en s’attaquant à la presse bourgeoise.

Cette affaire drancéenne, qui illustre bien la teneur de la politique d’avant guerre, durera le temps d’un feu de paille. Quelques semaines plus tard, tout était oublié.