Le défi de Justine Decourselle

Il y a un an, cette jeune femme lançait un projet fou : une course contre l’oubli de Drancy à Auschwitz-Birkenau, soit 1 500 km. Justine Decourselle partira le 13 avril, date symbolique, correspondant au départ du convoi 71 en 1944. Elle se raconte.
33 jours, un marathon par jour, de Drancy à Auschwitz, pour honorer la mémoire des déportés et la transmettre autrement, par le sport. Ça c’est le pitch ! Mais derrière cette phrase un peu choc se cache une immense sensibilité. Celle d’une infirmière en Ehpad de 26 ans, adepte de la course à pied, dont le visage respire la douceur et la bienveillance. Et surtout très proche des résidents dont elle s’occupe. “Plusieurs me parlent régulièrement de la Seconde Guerre mondiale, de la Résistance et de la Déportation. J’ai un résident qui a connu Jean Moulin, le Général de Gaulle et Jacques Chirac !”, raconte Justine Decourselle.
Passionnée et engagée
Passionnée par l’histoire, elle veut “rendre hommage aux victimes, honorer la mémoire de ceux qui ont souffert et éveiller les consciences”. Réaliser un exploit sportif sera pour elle le meilleur moyen d’y parvenir. “Je voulais un truc un peu extrême”, décrit-elle. Et puis, “repousser ses limites, c’est aussi une manière de se prouver qu’on est plus fort que ce qu’on pense.” Justine a suivi ses études au Québec, parce qu’elle voulait voyager. Elle y a rencontré son compagnon Jérémy en 2019, qu’elle a entraîné dans l’aventure.

Il parcourra lui aussi les 1 500 km entre Drancy et Auschwitz, en van aménagé pour la nuit, assurant l’indispensable logistique de course. Elle a aussi prévu des rencontres : avec un ancien déporté à Meaux, sa 1re étape, à Francfort ou à Dresde, avec le consulat de France, des élèves... Quant au tracé de la course, il a été construit avec une approche historique forte : il suit les anciennes voies ferroviaires utilisées par les trains de déportation.
Une préparation exigeante
Sa préparation intensive se déroule avec deux coachs, pour le running et le renforcement musculaire. “Je sais à quel point la prévention des blessures est essentielle”, poursuit celle qui court dès 5h le matin et encore le soir après le travail. Justine a aussi participé à des courses et marathons. Pas pour la performance, mais pour entraîner le mental. Elle aura parcouru plus de 2 000 km en un an et peut s’enorgueillir d’une belle 21e place féminine aux 100 km de Millau.
À l’annonce de son projet, les sponsors sont venus vers elle. Elle les a choisis engagés, comme Pérols (34), sa ville d’origine, la mutuelle Carac, la ville de Drancy et bien sûr le Mémorial de la Shoah. Seule ombre au tableau, son employeur, le groupe Omeris, qui a préféré la pousser à la démission plutôt que de lui accorder des congés. Une honte pour cette société ! Peu importe. Justine saisira la balle au bond : elle envisage de reprendre ses études, pour devenir médecin généraliste et du sport. “Je cours pour la mémoire, pour la tolérance et pour l’Histoire, résume telle. Parce que se souvenir, c’est déjà lutter.” Lutter contre la haine et l’oubli. Course contre l’oubli Départ le 13 avril à 9h, devant le wagon de la Déportation.

13 avril 1944, le convoi 71 part de la gare de Paris-Bobigny emportant 1 500 déportés selon la liste établie au camp de Drancy. Arrêtée à 19 ans avec son père, son frère et son neveu, Ginette Kolinka était dans ce convoi qui l’a menée au camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, où son père et son frère sont assassinés dès l’arrivée. Aujourd’hui âgée de 101 ans, elle continue de témoigner dans de nombreux établissements scolaires des terribles conditions de vie dans les camps de la mort. En pleine préparation de sa course contre l’oubli, Justine Decourselle a pris contact avec Ginette Kolinka en novembre dernier. “Quand je rencontre Ginette, c’est aussi une forme de résilience pour moi”, avoue-t-elle.
La vie dans les camps
Ce duo a tenu en haleine 25 collégiens de 3e, venus avec une longue liste de questions qu’ils ont pu poser à tour de rôle. “Comment avez-vous eu l’idée de cette course ?”, “Connaissiez-vous Drancy ?”, “Y-a-t-il un lien entre votre l’histoire familiale et la Shoah ?”, “Est-ce que vous allez être médiatisée ?”, ont-ils d’abord demandé à Justine. Plus nombreuses, les questions pour Ginette Kolinka tournaient beaucoup autour de la vie dans les camps. La rescapée de la Shoah a décrit par le menu, son arrestation, sa “journée-type” à Birkenau, le fait qu’elle y a passé 7 mois sans jamais se déshabiller pour dormir, son “travail dans un commando de terrassement”, le moment terrible où elle comprend que son père, son frère et son neveu sont allés directement en chambre à gaz, le tatouage du matricule qu’elle a encore sur le bras... Mais aussi la robe que Simone Veil lui offre et qui lui “sauve la vie”.
Un appel à la tolérance
La salle est lourde de silence. Puis on lui demande si elle a ressenti de la haine. Un comble pour celle qui justement témoigne de la haine conduisant à la barbarie nazie et dont le message est un appel à la tolérance. “On ne doit pas forcément s’aimer mais tous s’accepter, leur dit-elle. Dès qu’on commence à parler des différences du voisin, on a un pied à Auschwitz !”. “C’est très touchant, beaucoup de membres de sa famille sont morts”, a commenté la jeune Yasmine. “Cela nous sensibilise pour que nous aussi on en parle et que ça reste dans les mémoires”, estime pour sa part Lina.
Et c’est précisément ce qu’espère Ginette Kolinka, que ces jeunes deviennent des passeurs de mémoire, “qu’ils en parlent, le soir, avec leur famille.” Quant au projet de Justine, elle le juge “fou mais extraordinaire, elle entraîne beaucoup de monde. C’est une bonne passeuse de mémoire“. En fin de conférence, les collégiens ont décoré des galets mémoriels, comme le veut la tradition juive, que Justine déposera tous les 10 km. À son arrivée le 16 mai, 200 galets seront géolocalisés sur une cartographie Esri, avec leur photo.


